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Florilèges de la création littéraire et de l’édition en Algérie
Florilèges de la création littéraire et de l’édition en Algérie
La littérature algérienne entre un passé récent marqué par l’urgence et un avenir promoteur et florissant.

Par : Sihem Bounabi. La Tribune (01/11/2007)

Le monde de l’édition en Algérie, connaît une véritable effervescence après les vicissitudes qui l’ont marqué, il y a à peine une décennie. Avec l’ouverture, hier, de la 12 ème édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), une nouvelle moisson d’ouvrages et d’œuvres littéraires va emplir les différents stands, d’autant plus que les organisateurs ont, pour cette année, misé sur la quantité et la qualité avec des critères de participation de plus en plus sévères.
Peu de temps auparavant, le ministère de la Culture annonçait en grande pompe la relance pour 2008, de l’ambitieux projet de l’édition de 1001 livres, tel que cela a été fait au cours de cette année. Par ailleurs, des commissions interministérielles redoublent d’efforts afin de relever le défi de concrétisation du vaste chantier « une bibliothèque dans chaque commune » pour respecter les directives présidentielles pour la promotion de la lecture et du livre en Algérie.
Pour l’heure, au moment où les ouvrages parascolaires, universitaires et religieux représentent la plus grosse part du marché dans le secteur de l’édition, qu’en est-il vraiment de l’univers de la littérature, des essais, du roman, des ouvrages historiques, des nouvelles et de la poésie dans le monde de l’édition algérien ?
En effet, ces ouvrages donnent ses lettres de noblesse au monde de l’édition, car elles sont en fait le miroir d’une société, de ses préoccupations, de ses fléaux et aussi des prémisses des bouleversements qui vont la marquer.
La littérature est aussi le diagnostic de la bonne santé ou du mal-être d’une société en perpétuelle mutation et où, depuis des décennies, les auteurs ont su par leurs sensibilités exacerbées traduire les abysses de l’âme du peuple. Depuis quelques années, les invitations à la lecture prolifèrent en dehors du Salon du livre. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il soit marqué sur l’agenda culturel, une vente-dédicace dans telle librairie, une rencontre-débat avec l’auteur dans tel espace culturel.
Lors de ces rencontres, l’auteur lit à l’assistance des passages émouvants. Un débat s’instaure avec l’auteur sur les idées qu’il véhicule à travers ses œuvres, le tout dans une ambiance bon enfant, réunissant différentes tranches d’âge et catégories sociales. Le mois de ramadhan a même vu la naissance d’un club de lecture dans une galerie d’art où des anonymes étaient invités à partager leurs lectures préférées avec d’autres amoureux des belles lettres. Par ailleurs, les éditeurs, qui ont pris conscience que le livre a aussi besoin d’une véritable politique de marketing, organisent de plus en plus de campagnes promotionnelles pour la sortie d’un nouvel ouvrage. Cela, soit dans la presse écrite, à la télévision ou à la radio qui diffuse en ce moment par spots publicitaires sur des livres. Ainsi, les médias lourds emportés par ce nouveau souffle ont intégré dans leurs grilles des émissions littéraires. Ces différentes démarchent ont permis aux lecteurs potentiels de découvrir, de connaître et d’approcher ces auteurs qui, pendant des années, étaient des anonymes sur lesquels ils ne pouvaient pas mettre un visage.
Cette réconciliation publique avec le livre et l’art de la lecture n’est en fait que le résultat d’une longue maturation, d’un constat amer des conséquences catastrophiques de l’indigence d’un secteur, d’une volonté d’opposer la création à la destruction dont les prémices ont été marquées par une véritable révolution du champ littéraire de l’édition qui a commencé dans les années quatre vingt dix avec ce que les critiques définiront comme l’écriture de l’urgence.

Le combat de la plume face à l’obscurantisme
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’assassinat des intellectuels algériens, les massacres des populations, les déflagrations des bombes au cœur des villes ont été un véritable catalyseur pour l’éclosion de toute une génération d’auteurs et la prolifération d’écrits, tous genres confondus, qui a donné naissance aux termes génériques de «l’écriture de l’urgence»
Face aux lâches assassinats des intellectuels algériens, face aux massacres, face au cauchemar d’un quotidien marqué par les larmes, le sang et les incertitudes. Face à une meute bestiale dont les cruautés dépassent la plus horrible des fictions, des écrivains ont ressenti le besoin urgent d’écrire.
D’opposer la plume au couteau, d’opposer l’esprit à l’absurde, d’opposer les mots sculptés aux ordres de la terreur.
Dès lors, romans, essais, témoignages, nouvelles voient le jour dans un magma de douleurs et d’incompréhension, supprimant les clivages entre les auteurs francophones et arabophones, tous unis par le même combat contre l’intolérable et par la volonté de émoigner. A ce propos, Assia Djebar avait souligné dans le Blanc de l’Algérie en 1996 «rendre compte du sang […] rendre compte de la violence»
De ce fait, le point commun entre la majorité de ces ouvrages, c’est une écriture bouleversante, au verbe cru, au ton acerbe, sans fioritures, qui hurle à travers les mots le tragique d’une réalité et la détresse de tout un peuple.
Ainsi, l’imaginaire est surpassé par une réalité encore plus effroyable.
Parler de cette littérature aujourd’hui, ce serait succomber d’abord à un réflexe de compilation de toute cette production à laquelle de nombreuses thèses, articles et ouvrages sont consacrés. Une littérature qui s’est exportée dans les universités françaises, américaines et autres, lesquelles la décortiquent afin de mieux comprendre les mécanismes de la barbarie qui a endeuillé toute une nation. Les premiers à avoir marqué cette écriture sur la violence qui allait frapper l’Algérie sont les chercheurs Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni et Tahar Djaout. Boudjedra avait publié un pamphlet FIS de la haine, suivi d’un roman Timimoun. Dans le même temps, Mimouni publiait un essai, De l’intégrisme en particulier et de la barbarie en général, également suivi d'un roman la Malédiction. Puis l’œuvre intitulée le Dernier été de la raison, une fable politique signée de la plume talentueuse de Tahar Djaout, publiée à titre posthume six ans après son a assassinat en 1993.
La mort de Tahar Djaout, lâchement tué de deux balles devant son domicile, va avoir l’effet d’un véritable électrochoc, marquant une prise de conscience des intellectuels avec la montée crescendo de la violence dans le pays. Tout d’abord, il s’agissait de mettre noir sur blanc une forme d’exorcisme face au choc avant de retrouver la lucidité et tenter de décortiquer la réalité sanglante du quotidien. Car «seuls les mots peuvent […] sauver du désespoir et de la déraison», écrit Mayssa Bey dans Au commencement était la mer.
Ensuite, une fois l’horreur nommée, les écrivains s’attellent à critiquer alors le pouvoir gangrené par la mafia politico-financière et l’intégrisme.
D’un autre côté, à travers la majorité de ces œuvres, il transparaît que les frustrations de tous ordres sont aussi génératrices de violence, démontrant «le rapport qui existe entre interdits, frustration et criminalité aux conséquences tragiques».
Toutefois, l’ensemble des romanciers, arabophones ou francophones, impute la responsabilité de la violence à l’instrumentalisation de la religion par les partis de la mouvance intégriste.

L’actualité entre dans la littéralité
Même si, dans la majorité de ces œuvres, l’urgence d’écrire prime sur l’aspect littéraire au sens créatif du terme, donnant des ouvrages de qualité plus ou moins appréciable, il est à noter que cette écriture a apporté une véritable révolution littéraire à travers la pénétration de l’actualité dans la littéralité, d’une part, et, d’autre part, en sortant des carcans de la paralittérature.
L’autre point commun à cette pléiade d’ouvrages est l’omniprésence du «je», une technique de narration détournée de sa fonction usuelle pour donner naissance à un style d’écriture comparable au récit documentaire, à la chronique, et au témoignage.
Cette littérature est aussi marquée par le choix du récit enchâssé «qui permet d’introduire dans la trame du récit principal des séquences issues directement du référent, c’est-à-dire de la réalité sociale, le plus souvent sous forme d’extraits de presse». Des extraits de journaux où la cruauté est présentée sans voiles, dans toute son horreur, sont enchâssés dans des romans frictionnels tel que l’écrit, à titre d’exemple, Waciny Laredj dans la Gardienne des ombres / Don Quichotte à Alger .
Cette décennie marque aussi l’apparition du polar algérien, un roman noir dont le chef de file sera Yasmina Khadra, avec les romans et ses fameuses enquêtes du commissaire Llob et d’autres à l’instar de la série le Dingue au bistouri, et la Foire des enfoirés, Morituri, Double blanc, L’Automne des chimères, les agneaux du Seigneur et A quoi rêvent les loups.

L’esthétique littéraire et la vérité historique
Au moment où la situation sécuritaire s’améliorait peu à peu, au moment où le mot terrorisme est souvent accompagné du résiduel cher aux politiques, au moment de la grande campagne de la concorde, la littérature de l’urgence s’est, peu à peu, vue elle aussi devenir une littérature résiduelle. La question s’est alors posée si ces bourgeons d’auteurs de l’urgence se faneraient avec un retour à un semblant de normalité.
Après 1988, après la décennie sanglante, une autre rupture a eu lieu en 1999, politique et inévitablement littéraire. C’est le retour du fameux Salon international du livre d’Alger, le retour sur le devant de la scène des maisons d’édition étrangères mais aussi nationales. Un retour certes timide, mais un retour qui marque celui de l’espoir, celui d’un nouveau souffle de la littérature algérienne. Un renouveau qui reflète encore une fois les préoccupations d’un peuple qui tente de panser ses plaies, un peuple qui est aussi en quête de vérités historique et identitaire.
Une floraison de maisons d’édition voit également le jour où revient sur la scène éditoriale Casbah, Chihab, Barzakh, Marsa, Sedia, El et plus récemment les éditions Daliman, les éditions alpha Dar El Gharb, à Constantine. Saïd Hannachi, ex-vétérinaire devenu libraire, a créé sa maison d’édition, Média Plus. Il est aussi le travail de l’association Ikhtilef association créée par un groupe de jeunes écrivains, poètes ou simple passionnés de littérature, qui a permis de révéler toute une jeune génération d’auteurs arabophones, tels Bachir Mefti, Sofiane Sdadka, Yasmina Saleh, et Elkheir Chouar.

La culture face à une conception étroite de l’identité nationale
Les premières années de ce nouveau millénaire, les écrivains remontent plus loin dans la mémoire collective. Une mémoire nationale ou universelle, où on fouille dans le passé, où on tente de pallier l’appauvrissement culturel national, la perte des repères de la mémoire historique, la crise identitaire collective.
Une manière de dire plus jamais ça. Les écrivains de tout bord tentent ainsi d’opposer à l’appauvrissement culturel, qui a marqué la naissance de ces terribles années, la richesse de l’histoire plurielle du pays. C’est une course effrénée pour la reconquête des repères identitaires. C’est aussi une quête de la vérité historique, la vraie, non celle qui a été tronquée pendant des années.
Afin de combattre une conception étroite et figée de l’identité nationale, qui engendre un vivier de violence, il y a la richesse et la pluralité de la culture algérienne, des repères séculaires pétris du respect et de l’ouverture à l’autre.
Du lien étroit de l’histoire nationale avec l’universel, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, des ouvrages ruissellent pour chanter la beauté et la fierté du patrimoine algérien face notamment au déferlement des fetwas venues d’autres cieux drainées par les courants salafistes. Si dans la musique cela se traduit par le phénomène de la musique gnaouie, en littérature cela se traduit par des romans fictions historiques ou des essais qui remontent à des époques séculaires. Car l’expérience a montré que la culture imposée dépourvue d’une partie de la mémoire nationale a certainement créé le vide propice à toutes les dérives. Dans son roman historique, Nesmis, fille d’Hippone, publié aux éditions Thala, le chercheur A. Bensalah, évoque les luttes contre Rome à Hippone, Annaba aujourd’hui, et l’avènement de saint Augustin.
Une véritable épopée historique qui rend hommage à un homme de foi évangéliste algérien faisant tomber un grand tabou religieux. D’autres tabous tombent tels que celui de la Résistance de l’Afrique du Nord à la conquête arabe, un ouvrage de Azzedine Tagmount publié aux éditions Bénévent.
Un ouvrage qui aborde l’Afrique du Nord des VIIe et VIIIe siècles mettant en exergue la résistance du peuple amazigh aux coups de boutoir des armées arabes et musulmanes par les épopées de Koceïla et Dihia, dite
La Kahina.

Briser les tabous de l’histoire de l’Algérie contemporaine
D’autres vérités sur la guerre de libération nationale émanant des acteurs mêmes envahissent les étals des librairies. Des écrits qui démystifient ces héros auxquels la nouvelle génération n’arrive plus à s’identifier. Des écrits démontrant que ces héros de la liberté ne sont pas des personnages mythiques loin de la réalité, mais tout simplement des hommes, faisant partie du commun des mortels. Des êtres qui, malgré leur bravoure et leur amour pour la patrie, avaient leurs faiblesses, des états d’âme et des incertitudes. Ainsi, en 2002, Ali Kafi était parmi les premiers à briser les tabous de la révolution algérienne en publiant aux éditions Casbah son ouvrage intitulé Du militant politique au dirigeant militaire - Mémoires (1946-1962). Dans son avant-propos, l’auteur écrivait : «J’ai tenté de dévoiler certaines vérités sur la révolution algérienne, qui sont rendues publiques pour la première fois.»
Le ton de la plupart des ouvrages, autobiographies ou essais, est donné. Il continue de remuer l’histoire de l’Algérie et tout d’abord celle de la révolution algérienne pour dire et «dévoiler certaines vérités» quitte à créer des polémiques et soulever un tollé dans l’opinion des salons des nantis. L’auteur aborde des questions longtemps considérées comme taboues ou occultées dans les manuels scolaires, à l’instar de la «bleuite», la Wilaya II face aux réalités du terrain, l’enracinement de la crise à la veille de l’indépendance et surtout «l’affaire Abane Ramdane» qui a donné naissance à une véritable polémique au sein de la famille révolutionnaire après la parution de l’ouvrage.
Ainsi, la chape de plomb qui pesait sur certains pans de l’histoire algérienne est levée et des sujets longtemps censurés ou occultés éclatent en mille mots sur les feuilles blanches de nombreux ouvrages qui marquent la reconquête de la vérité historique.
A titre d’exemple, on peut citer Aux sources du nationalisme algérien de Kamel Bouguessa, publié aux éditions Casbah : «Après plusieurs années de censure, le voici enfin livré pour la première fois au public, une somme formidable d’archives secrètes et totalement inédites». Ali Haroun, un des dirigeants de la Fédération de France du FLN et membre du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA), longtemps marginalisé, revient également sur le devant de la scène avec deux œuvres inédites, publiées également aux éditions Casbah, l’Eté de la discorde et la 7e Wilaya. Mohammed Teguia aborde, quant à lui, Officier de l’ALN en Wilaya IV.
Aux éditions ANEP, de nombreux ouvrages sont également publiés, à l’instar des Hommes de l’ombre : mémoire d’un officier du MALG de Mohamed Lemkami et les Architectes de la révolution de Aïssa Kechida, compagnon de Boudiaf, Benboulaïd, Didouche, Bitat et Krim, les six architectes de la révolution. L’ancien tailleur à la Casbah d’Alger raconte presque au jour le jour l’épopée de la résistance urbaine au cœur d’Alger. Il y a eu également l’ouvrage collectif sur les Mémoires de Messali Hadj 1898-1938 paru aux éditions Casbah, réhabilitant le mouvement des messalistes.

La loi du 23 février, l’écrit s’oppose au déni colonialiste
La loi du 23 février en France va aussi faire réagir les éditeurs contre le déni de la légitimité d’un combat. Pour cela, de nombreux auteurs français sont publiés en Algérie afin de combattre l’amnésie coloniale avec ses propres armes.
D’autres ouvrages sont également publiés : la Guerre d’Algérie, 1954-2004 : la fin de l’amnésie de Mohammed Harbi et Benjamin Stora en deux tomes aux éditions Casbah. Un ouvrage considéré comme un défi relevé par Mohammed Harbi et Benjamin Stora en rassemblant vingt-cinq historiens, toutes générations, toutes nationalités, toutes origines confondues, Privilégiant une approche thématique plutôt que chronologique, centrée sur les acteurs et le travail de mémoire.
Le Procès du réseau Jeanson de Marcel Péju revient, quant à lui, sur le procès de la vingtaine de militants d’un réseau constitué par des Français afin de soutenir dans la métropole l’action des militants du FLN, algériens, le réseau Jeanson, du nom de son animateur, qui s’est déroulé le 5 septembre 1960 devant le tribunal permanent des forces armées de Paris.
Un procès qui se transforme en arène politique et coïncide avec la publication du Manifeste des 121.
Ainsi, l’Ennemi intime de Patrick Rotman aux éditions Chihab prend toute son ampleur. Un ouvrage où «ces témoignages sur la guerre d’Algérie recueillis en France, quarante après les faits, auprès d’anciens militaires, appelés, simples soldats ou officiers de carrière se veulent un mea culpa de la conscience française sur son passé de guerre coloniale en Algérie. Une façon de se débarrasser du syndrome de la torture». La tortue en Algérie est également la thématique de nombreux ouvrages dont Algériennes de Louisette Ighilahriz aux éditions Casbah. Il est également à signaler l’ouvrage de Jean-Louis Planche, Sétif, histoire d’un massacre annoncé paru aux éditions Chihab, où il démontre à coups d’archives et de preuves irréfutables les atrocités commises par le colonialisme non seulement le 8 mai 1945 mais également au cours de l’été de 1945.

L’Algérie contemporaine au centre de la réflexion
L’Algérie contemporaine au centre de la réflexion de nombreux ouvrages qui reviennent sur des événements plus au moins récents. Ainsi, on peut citer les ouvrages de Hamid Grine, Chronique d’une élection pas comme les autres et Comme des ombres furtives parus aux éditions Casbah. Dans le premier ouvrage, l’écrivain journaliste revient sur l’élection présidentielle de 2004 et, dans le second, il présente de nombreux portraits d’hommes et de femmes qui ont marqué l’Algérie.
En 2005 est publié aux éditions ANEP, Messaadia, l’homme que j’ai connu de Kamel Bouchama. Un témoignage sur la personnalité et le portrait lucide de l’homme de pouvoir du FLN, Messaadia, depuis l’indépendance jusqu’à la fin des années 80 et aussi la description d’un système vécu de l’intérieur.
Le chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, qui a préfacé ce livre, souligne : «Je tenais à lui rendre justice. Une justice qui, déjà, s’inscrivait dans ce que j’appelle aujourd’hui la grande œuvre de la réconciliation nationale entre tous les Algériens.»
Quelques mois plus tard, Bouchama publie dans un autre registre, plus intimiste, Mémoires de rescapé aux éditions El Ghazali, Alger, une œuvre autobiographique. Il confie d’emblée que le livre «raconte sans haine et sans passion les souffrances de centaines de cadres algériens marginalisés et voués aux gémonies de l’exclusion et de l’amnésie».

Un festin littéraire épicé de délires et de fantasmes
Par ailleurs, il faut signaler un florilège d’œuvres s’inscrivant dans la création authentiquement littéraire, dans un effort d’élaboration formelle.
Les attributs qui définissent la création littéraire : intertextualité, mise en abyme, multiplicité des points de vue, ambiguïté sémantique et rupture de la linéarité spatio-temporelle de la plupart des productions littéraires dès l’an 2000.
Parmi les auteurs qui ont réussi avec souplesse la transition des années sanglantes de l’écriture de l’urgence aux écrits fantasmagoriques et délirants de ces dernières années, on ne peut faire l’impasse sur Amine Zaoui. A ce sujet, on citera son dernier ouvrage Festin de mensonge publié chez Barzakh, où il relate les années de formation charnelle et politique de Koussalaï, (surnommé Nems) dans un contexte qui se déroule dans les années 60. L’obsession sexuelle qui hante l’œuvre est une allégorie philosophique et sociale et politique de l’Algérie.
Les critiques ont souligné que «chaque texte d’Amine Zaoui est une sorte de carrefour où se rencontrent tout un système de signes, eux-mêmes résultats de processus psychologiques, biographiques, d’histoire des idées, de techniques narratives, d’histoire politique et sociale». Il est à souligner que Rachid Mokhtari présentera son essai sur la littérature des années 2000 Nouveau souffle de la littérature algérienne où il «tente par des lectures thématiques et formelles d’inscrire cette jeune production romanesque dans la force de l’imaginaire et de l’émotion qu’elle recèle.
Ces lectures sont illustrées de nombreux extraits de romans choisis, de notes biographiques, bibliographiques ou explicatives et d’entretiens avec quelques auteurs».
Ainsi, il met en exergue des auteurs qui sortent du lot, littérairement parlant, à l’instar de Mustapha Benfodhil, primé pour le Bavardage du seul publié aux éditions Barzakh, Djamel Mati, Slimane Ait Sihoum, Jaoudet Gassouma, Bachir Mefti et Nadjiaa Abeerr. Une écriture dont le point commun est la «déconstruction» de la structure littéraire usitée pour plonger les lecteurs dans un véritable univers délirant tel un festin fantasmagorique afin de dépasser les traumatismes de la décennie noire et explorer dans la fiction la complexité de la réalité algérienne qui n’obéit pas aux lois manichéennes. Il a cité à titre d’exemple les romans de Hamid Grine, Cueille le jour avant la nuit, la Dernière Prière et récemment la Nuit du henné.
A propos de la construction de ses personnages, l’auteur dira que «la plupart des romans algériens publiés en France présentent deux types de personnages : l’intégriste barbu, méchant, et le laïc moderne, gentil. Mais la réalité est plus complexe, et la plupart des Algériens se situent entre les deux. Mon personnage est croyant, mais il aime les femmes, et il aime la boisson. Et beaucoup d’Algériens sont comme ça ! Les Algériens se retrouvent dans mes personnages».
«L’Algérie est terre, l’Algérie est soleil, l’Algérie est mère, cruelle et adulée, souffrante et passionnelle, caillouteuse et nourricière», écrit Boualem Sansal qui invite les lecteurs à une rétrospective de 4 000 ans de
l’histoire de l’Algérie dans son essai Petit éloge de lamémoire, publié il y a quelques mois.

L’Algérie au cœur de la création littéraire
Bouchama récidive en 2007 avec Ne m’en voulez pas et le Rêve est gratuit, parus récemment aux éditions Alpha, où il privilégie l’écriture théâtrale.
Dans le style du théâtre de l’absurde, l’auteur raconte un rêve qui se passe dans le «royaume des gueux», une allégorie sur l’histoire de l’Algérien, en mettant en exergue les injustices subies au quotidien à cause d’un système mafieux et les drames incessants qui l’ont marqué.
L’Algérie, les Algériens, leurs préoccupations, leur histoire confisquée, tronquée, leurs fantasmes et leurs délires sont au cœur de la majorité de la production littéraire algérienne de ces dernières années et marqueront certainement la nouvelle moisson que les amoureux du livre cueilleront lors de la 12e édition du Salon international du livre d’Alger.
En conclusion, soulignons l’importance de l’écrit, de l’édition et du livre dans l’histoire de l’Algérie en marche en citant Mohammed Dib, qui avait déclaré en 1997 : «Notre responsabilité en tant qu’intellectuels est grande et décisive. Il s’agit pour nous d’œuvrer à préserver les intérêts d’un pays et la pérennité de l’Etat algérien […]. Il ne subsistera dans l’histoire que ce que les intellectuels créent comme œuvres pour les laisser aux générations à venir.» Une création qui a su dépasser les traumatismes, les transcender dans la magie de la littérature pour que, comme le clamait le poète Rabeh Sebaa, «ces mots soient la plus belle rosée des plus beaux matins du monde.
Qui ne cessent de se lever».

S. B.

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