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Cinémathèque d’Alger
De l’âge d’or à l’âge de plomb

Par : Samir Ardjoum. El Watan. 16.11.2012

Octobre 2012. Lyes Semiane devient le nouveau directeur de la Cinémathèque algérienne. Une bâtisse qui brilla de mille feux dans les années 60 et 70, et perdit une certaine renommée due à de nombreux facteurs dont un public absent et surtout un manque de subvention étatique.

Où se trouve le patrimoine des archives de la Cinémathèque, quels sont les objectifs de Semiane face un tel chantier et que s’est-il passé pour que ce haut lieu phare du cinéma soit tombé en désuétude ?El Watan Week-end fait le point.
L’endroit est tout sauf lugubre. La Cinémathèque fut rénovée entre 2009 et fin décembre 2010. Des films y sont projetés. Tout a l’air calme. Trop calme même ! On paie sa place en se demandant où ira cet argent. Car depuis longtemps, il n’y a plus de réelle industrie cinématographique en Algérie. Plus cette économie qui servirait à produire, distribuer ou rénover d’autres salles. On y pense, puis rapidement on oublie.

A l’intérieur de la grande salle, quelques personnes. Des couples en majorité et un vieil homme assis à la première rangée. Devant l’écran blanc. Pour mieux voir, histoire de se faire avaler par l’image. Le film commence. Un oublié du cinéma allemand. On observe la copie en très mauvais état, une pellicule qui risque de prendre la poudre d’escampette, tandis que mes voisins trouvent du réconfort dans leurs bras respectifs. Le noir de la salle leur va si bien. Quid du film ? Vite vu, vite oublié et une séquence escamotée en cours de route. Une censure ? Non, juste un oubli ! Dehors, la rue Larbi Ben M’hidi grouille de monde. Il est 15h30.

L’heure du café-clope pour certains, l’heure de rentrer chez soi pour d’autres. Et la Cinémathèque dans tout ça ? Elle attend sa programmation de 17h30 avant de plier bagage. Courte programmation journalière ? N’a-t-on pas vu pendant 18 jours, en juin dernier, les deux mêmes films que sont Omar m’a tuer de Roschdy Zem et Combien tu m’aimes de Fatma Zohra Zamoum, programmés, à 13h30 et 17h, (les deux seules séances journalières) ? Problème lié à la programmation ou tout simplement à de faibles subventions ?

Cinéphiles…

Il faut savoir que la Cinémathèque d’Alger, ce fut d’abord Jean-Michel Arnold et Ahmed Hocine, créée sous la «bénédiction» du Père Henri Langlois en 1964. Le jeune Ahmed Bedjaoui, qui n’était pas encore le producteur et animateur d’une émission de cinéma dans les années 70 et 80 (Télécinéclub) que nous connaissons, se remémore : «Mes meilleurs souvenirs sont liés aux personnalités qui venaient à la Cinémathèque au cours des premières années : la première visite de Chahine et le ciné-club mémorable que j’ai animé à la RTA avec lui ; le long séjour de Nicholas Ray et ses escapades à La Casbah ; la colère de Godard lors de l’ouverture du cycle qui lui était consacré ; les exigences de Von Sternberg.»

En ce temps-là, l’étudiant Luc Chaullet, alias Omar Zélig, qui allait travailler bien plus tard à la Radio Alger Chaîne III, se souvient d’un endroit qui «permit à des milliers d’étudiants, dont moi, de se familiariser avec Jean Luc Godard, Orson Welles, Federico Fellini ou les premiers films de Wim Wenders, de Souleymane Cissé, Jean Rouch ou Désiré Ecaré, avec débats obligatoires et réflexions sans fin sur notre africanitude, notre arabitude et l’avenir radieux qui attendait sans aucun doute les peuples de ce que l’on appelait encore le tiers monde». En parallèle, sur un blog trouvé au hasard de la Toile (pauloriol.over-blog.fr), un témoignage d’un ancien coopérant ayant travaillé en Algérie (1964 à 1972), nommé Paul Auriol et qui remarquait que «ce qui caractérisait la Cinémathèque, c’était le nombre de spectateurs avides de voir des films, de tout genre, et d’écouter, de discuter, et surtout la liberté de ton des intervenants, le plus souvent de gauche».

Et plus loin, d’ajouter quelques anecdotes assez emblématiques de la période : «Ce doit être au moment du Festival panafricain, je ne sais pour lequel des films de Sembène Ousmane que nous avons fait la “chaîne“ sans succès. La salle était pleine et de nombreux spectateurs attendaient au guichet, mécontents. Nous étions désespérés quand Sembène Ousmane est arrivé et voyant une telle foule refusée et déçue, s’est assis sur les marches en exigeant une séance supplémentaire qui eut lieu après minuit !!! » Ou bien de cette aventure avec Yves Montand venu à Alger : «Une séance mémorable fut celle où le malheureux Yves Montand était venu présenter un film quelque temps après avoir signé un “manifeste d’intellectuels“ dont je ne me souviens pas l’objet exact, mais qui devait être peu favorable aux Palestiniens. Il a été sommé de s’expliquer et s’en est tiré par des pirouettes peu élégantes. Du genre : “On est sollicité presque chaque jour et on signe un peu rapidement“, “ce n’est pas moi, c’est Simone qui donne notre signature“... »

Fin des années 70, ce sera Boudjemaâ Karèche qui reprendra le flambeau, disséminant ici et là sa passion incommensurable pour le cinéma, pour l’échange. Après qu’Yves Montand ait joué dans Z (Costa-Gavras), une production franco-algérienne, après que les seventies aient tiré leur révérence, une nouvelle ère arrivait, sonnant le déclin de la Cinémathèque. Que s’est-il passé ? Chute du prix du baril de pétrole au milieu des années 80, puis très logiquement, une nette baisse de la production nationale qui se dessinait sur les contours d’une société qui sombrait progressivement vers un 1988 rageur.

Ensuite, vint la montée du FIS puis la guerre civile, et entre les deux, l’arrêt officiel de l’investissement étatique dans le milieu cinématographique algérien. Cela n’empêchera pas Karèche d’obliger l’ouverture de toutes les salles des cinémathèques du territoire, car le cinéma devait «résister». Nous sommes en 2012. Karèche se fit raccompagner manu militari vers la sortie. «Je ne veux pas discuter la décision de l’autorité de tutelle, mais ce qui me peine, c’est que de ministre en ministre, personne n’a eu la délicatesse de reconnaître à Boudjemaâ Karèche le statut que méritait plus que largement sa contribution au rayonnement international de la Cinémathèque. Il est inadmissible que ses états de service n’aient pas été pris en compte après des décennies comme directeur», souligne Bedjaoui. Quid de Karèche ?

Rares sont les entretiens qu’il accorde aujourd’hui, préférant lire, écrire et se reposer dans sa Madrague apaisante (El Djamila aujourd’hui). Sans commentaire. La Cinémathèque est rénovée depuis 2010. Dans son premier livre, un recueil d’articles qu’il écrivit ici et là (Un jour, un film), Karèche sut trouver les mots pour dessiner ses propres maux. Très vite, on comprend, et il le prédit outrageusement, que la Cinémathèque allait devenir une salle lambda, comme celles que l’on trouvait dans les quartiers durant les années 70, et qui projetaient les films récents. Et c’est le cas aujourd’hui.

Patrimoine

Pour Bedjaoui, «les décisions de nationalisation de l’exploitation puis de la distribution ont sonné comme une mort annoncée pour le cinéma en général, même si elles ont permis indirectement de doter la Cinémathèque algérienne de milliers de copies récupérées les premières années sur les stocks des sociétés étrangères de distribution de films. Lorsque les salles se sont mises à fermer, la Cinémathèque a été contrainte de récupérer un grand nombre de salles et a effectivement permis au cinéma de survivre. Les gens qui l’ont fait ont beaucoup de mérite, même si l’envers de la médaille a été une surexploitation des copies du stock d’archives».

Le patrimoine, effectivement, est devenu au fil des ans l’un des problèmes majeurs de la Cinémathèque. Nous sommes à El Biar, et Aziz Boukrouni entame précipitamment la conversation : «Depuis 2000 j’étais chargé de la programmation et de l’animation. En 2010, j’ai eu quelques soucis de santé. Maintenant, on va dire que j’ai pris du recul. Il y a deux facteurs qui font que la Cinémathèque n’est plus cette maison de cinéma. D’abord, il faut soulever l’état catastrophique des archives du patrimoine de la Cinémathèque algérienne. Il y eut un transfert à la Bibliothèque nationale, le septième étage fut réservé.»

Petite pause de Boukrouni. Il fait chaud, et cela se voit sur son front légèrement humidifié, comme si la suite de la conversation allait prendre une autre tournure : «Pratiquement toutes les copies furent déposées au 7e étage. Ce projet du ministère est sain à la base, mais on ne règle pas un problème en le déplaçant. Il faut d’abord et obligatoirement penser à restaurer les copies, toutes les copies. Ensuite viendra la procédure de référencement puis finalement le transfert et l’emmagasinement de tout ce patrimoine. Malheureusement cela ne se fait pas de cette manière.»

En écoutant Boukrouni, je songeais une fois de plus à Bedjaoui qui voyait les choses d’un autre œil : «Il y a eu, ces dernières années, un véritable travail de recensement des films archivés et d’audit sur l’état des copies ainsi que sur les conditions de stockage. Le transfert des copies vers la Bibliothèque nationale a été un gros chantier qui a été mené à bien grâce à une équipe dévouée. Le maillon faible est celui des projections et de l’animation, mais là aussi on a vu quelques progrès apparaître au cours de ces deux dernières années.» Son verre de thé entamé, Boukrouni reprend une cigarette et poursuit : «Il y a plusieurs endroits où sont stockées les copies. Tu as les documentaires et courts-métrages dans le sous-sol de la Cinémathèque de Blida. Je ne te parle pas de l’état des copies. Tu peux aussi en trouver dans un entrepôt face au Centre culturel français, au quartier Debussy et finalement à la Bibliothèque nationale où sont entreposées des copies qui furent restaurées. Soi-disant des copies en bon état et répertoriées. Soi-disant ! Mais je pense qu’il y a des lacunes. En tout cas, tu dois trouver 10 à 15 000 copies sur les 30 000 du patrimoine.»

Subventions

Boukrouni fait une pause, l’émotion transparaît dans son regard. «Mais sur les 15 000 copies, certaines, j’en suis persuadé, ne peuvent pas être projetées. Nous n’avons pas pris en considération de l’avancée des outils technologies, de l’avenir du cinéma.» Pour couronner le tout, Boukrouni lâche : «En 2009, j’ai rédigé un programme. J’ai essayé de faire revivre le festival de courts-métrages dont la première édition date de la fin des années 80. Je voulais faire organiser des cours théoriques sur le scénario, le jeu et le montage. Je voulais initier les relations entre le théâtre et le cinéma. Je voulais créer des discussions. Le programme d’action a été accepté par le ministère de la Culture. Une enveloppe avait été distribuée. Mais coup de théâtre ! Le directeur de la Cinémathèque de l’époque refuse. Le ministère suit. Ma conclusion est que si aujourd’hui la Cinémathèque manque d’animation, c’est dû en partie à une absence de volonté politique. Je suis là pour penser et faire avancer le cinéma dans mon pays, et non faire de la politique.»

Donc le problème majeur serait tout simplement lié à une absence totale d’investissement étatique d’où des «peaux de chagrin» en guise de subventions. Pour le savoir, il faut en parler avec le nouveau directeur de la Cinémathèque, Lyes Semiane. Prendre le pouls de la situation. Semiane assume qu’il est là dans un premier temps en qualité d’observateur tant le chantier est imposant. Des questions fusent de partout, le prenant en otage. Des interrogations partagées par d’autres cinéphiles et/ou simples spectateurs. Des questions d’utilité publique. Semiane est conscient de la situation. Il écoute, référence dans son esprit des dizaines de noms de jeunes réalisateurs susceptibles de voir projeter leurs films dans l’enceinte de la cinémathèque.

«Pourquoi ne viennent-ils pas me voir ?» On pourrait lui répondre que c’est à la Cinémathèque de faire en sorte de les inviter. On pourrait et on finit par le lui dire. Plus loin, Semiane me dit qu’il veut absolument motiver le public à venir à la Cinémathèque, qu’il aimerait instaurer des séances matinales avec éducation au regard, ou par des animations plus conséquentes à travers les différentes salles du répertoire (entre 8 à 15, les chiffres variant selon les interlocuteurs). Il a beaucoup d’idées surtout dans un pays producteur de pétrole. Il ne devrait donc pas y avoir de souci ! Malheureusement, le budget alloué par le ministère de la Culture pour la Cinémathèque ne suffit pas à concrétiser de véritables quotidiens de cinéma.

Aujourd’hui, il est quasiment impossible d’organiser un cycle d’un cinéaste contemporain, tant les frais seraient démesurés face au budget de la Cinémathèque. Quant au patrimoine, et selon Aziz Boukrouni, le travail reste à faire ! Que reste-t-il donc ? Pendant ce temps, Lyes Semiane continue d’aller plus loin en m’informant de son envie de proposer des formations de projectionnistes ou d’administrateurs de cinémathèque. Il voit loin, mais aura-t-il réellement les possibilités d’aller aussi loin. Pour Boukrouni, le constat est dur : «Après Karèche, il y eut de nombreux directeurs. Ils n’ont jamais eu le temps nécessaire pour mener à bien leur projet.»

Deux questions se posent en guise de conclusion : combien de temps Semiane restera-t-il à la direction de la Cinémathèque et surtout va-t-il faire évoluer la situation avec un budget aussi discutable ? Aux dires de certaines personnes, il est difficile de voir le bout du tunnel. Ne reste finalement que cette phrase de Serge Daney, critique de cinéma français, qui clamait que «le plus beau film algérien était la Cinémathèque algérienne». Serait-elle devenue son plus mauvais film ?

Samir Ardjoum


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